24 août 2016

Cette année, j'ai le même âge que mon père. Drôle d'effet...


« On ne peut pas essayer d’être amoureuse de papa. Maman a déjà essayé. »
Michel Audiard


Sur la photo jaunie prise sur le perron de l’église, elle apparaît frêle dans sa petite robe blanche. Lui se tient à ses côtés, fier et beau. Dans cette petite ville du nord de la France, ils viennent de se marier. On ne voit pas encore le ventre arrondi de la mariée, la preuve de leur amour mais aussi le point de bascule vers une vie d’adultes arrivée plus vite que prévu. Nous sommes en 1967, l’époque du yé-yé affole les hanches d’une jeunesse avide d’amusement. C’est lors d’un de ces bals populaires de quartier qu’elle, timide et rêveuse, a succombé à son charme à lui, chef d’une bande de petits durs.

Sur la photo, mon père a dix-neuf ans, et ma mère, dix-huit. Je naîtrai quelques mois après le mariage. Dix-huit et dix-neuf ans, c’est le nombre d’années qui sépare mon âge de ceux de mes parents. C’est donc dire, à la vitesse où elles filent, vraiment pas beaucoup. Cette différence ne m’a jamais interpellée plus que ça, mais cette année, elle me chamboule particulièrement.

Car, voyez-vous, mon père, je ne l’ai pas vu vieillir. La dernière fois que je l’ai vu, il avait 49 ans. Emporté par un cancer fulgurant, il aura tout juste le temps d’apprendre qu’il deviendrait grand-père pour la première fois. La vie, plus souvent qu’autrement, nous fait vivre de drôles de concours de circonstances. Petite anecdote : à ses funérailles, un grand nombre de ses collègues de travail étaient venus lui rendre un dernier hommage. Je ne connaissais aucun d’entre eux mais je peux vous dire qu’ils étaient plusieurs à en savoir beaucoup sur moi, tant mon père leur parlait souvent de mon frère, de ma sœur et de moi. C’est seulement à ce moment-là que j’ai réalisé à quel point mon père était « finalement » très fier de moi, lui, l’homme de caractère qui avait voulu forger le mien jugé trop faible à force de confrontations.

Dans quelques mois, je vais moi-même avoir 49 ans, vous voyez où je veux en venir ? En plus de constater la maturité prendre possession de mon visage (tellement bien dit), j’éprouve de drôles de sentiments. Préparez-vous à de la psychologie 101 :

Un sentiment d’urgence : je dois décider maintenant – et surtout pas dans un an ! – ce que je compte faire ou ne plus faire. Voyez-vous, mon père a consacré sa vie à son travail ; même en vacances, son esprit était sans cesse sur ses chantiers. On ne peut pas dire que la vie l’a récompensé pour autant (oui, bien sûr, il avait aussi adopté de mauvaises habitudes de vie qui ont mis sa santé en sursis). Tout ça pour dire que les mots tels que retraite, épargne-retraite, plan de carrière, vision d’avenir, etc. ne font pas vraiment partie de mon vocabulaire. 

Une angoisse face au vieillissement et aux petites «dégradations» qui vont avec. Que j’aimerais faire partie de ces gens qui vantent les mérites du vieillissement, lequel permettrait de révéler votre réelle nature, votre sagesse, votre estime et votre assurance, bla bla bla… Le décès précoce de mon père, tout comme celui de ma mère survenu subitement il y a deux ans, après de nombreuses années de maladie (elle allait avoir 65 ans) me font plutôt dire que vieillir, ça fait mal. C’est un point de bascule. Je suis de plus en plus à l’affût du moindre bobo et consciente des notions de la gravité. Non, je ne suis pas hypocondriaque et, oui, je suis réaliste. Mais peut-être me trompé-je ; peut-être aurez-vous des arguments qui me feront dire le contraire ?

Mon éternelle attirance pour les hommes plus jeunes ou, si vous voulez, mon non-intérêt pour les hommes de mon âge. Par rapport aux deux premiers, ce dernier point semble plus léger, me direz-vous. Que nenni ! C’est toute une vie amoureuse qui est en jeu là ! Comment pourrais-je sortir avec quelqu’un de l’âge de mon père ? No way ! Cette fâcheuse attirance pour des hommes plus jeunes a au moins le mérite d’expliquer mes déroutes sentimentales ; j’ai au moins une bonne raison…

Conclusion : accepter et avancer


Il y a deux ans encore, on me faisait remarquer que je paraissais plus jeune que mon âge. Même si c’était parfois de la pure politesse, cela me faisait un petit baume au cœur. Jusqu’au jour où l'on m’a prise pour la mère d’une très bonne amie qui était, elle, dans la jeune trentaine. La première fois, j’en ai ri car j’ai mis le faux-pas sur le compte de l’obscurité dans la salle ; les deuxième et troisième fois et plus, mes interlocuteurs ont vite compris leur erreur… Bref, je pense que je vais bien devoir finir par finir d’accepter mon âge ; et puis, à bien y penser, je me dirige vers ce fameux âge d’or, appelé également « règne de Saturne » dans les mythologies grecque et romaine, symbole d’un printemps éternel. Savez-vous qu’au Moyen Âge, l'âge d'or était même la promesse d'un futur paradisiaque et d'un monde de paix ? Finalement, j’ai presque hâte…

11 août 2016

Douce France, cher pays de mon enfance

« De mon enfance », c’est un peu plus que ça; je t’ai quittée à l’âge de 28 ans pour suivre mon amoureux, attiré par la culture nord-américaine et décidé à y vivre le grand rêve. Tu comprendras que je ne pouvais pas le laisser partir tout seul ! Pendant plus de treize ans, je ne suis même pas revenue te voir. Pas que je fusse fâchée envers toi mais la vie et ses aléas ont fait que les années ont passé très vite.

Ces derniers temps, on parle beaucoup de toi et pas vraiment pour les bonnes raisons. Aujourd’hui, plus qu’avant, on te frappe, on te fragilise et on te terrorise. L’ambiance chez toi est lourde, le moral au plus bas, et l’avenir très sombre. Comment pourrait-il en être autrement ?

D’aussi loin que je suis, cela m’attriste énormément. Impuissante, je me sens comme un petit soldat prêt à aller défendre la mère patrie; moi qui n’ai pourtant aucun sens du patriotisme. Alors que bon nombre de tes habitants veulent te fuir, j’ai envie de revenir vers toi. Bizarre, non ? En même temps, c’est tellement facile à dire quand on n’a pas cette menace qui plane en allant simplement boire un verre sur une terrasse, en prenant le métro ou en allant admirer des feux d’artifice…

Il est certain qu’au Canada, et au Québec où je vis, on se sent nettement plus en sécurité. Au point d’être parfois déconnectés du monde dans lequel on vit. Ici, il y a ce type d’angélisme de ceux qui n’ont jamais connu. La seule véritable menace qui plane, ce sont les pitbulls… Loin de la menace, il est plus facile de s’insurger, de se questionner, de décortiquer et même de juger. Tellement plus facile de ne pas aller au-delà de la nouvelle. Tellement plus facile de lancer toutes sortes d’hypothèses et d’explications sur ce qui t’a menée dans un tel bourbier.

On met en cause tes ratés dans l’intégration de ta population immigrante (vrai), l’éternelle discrimination à l’embauche (vrai), la pauvreté d’une partie de plus en plus grande de ta population – et pas seulement immigrante (vrai), la crise économique dont tu ne sais pas comment te relever (vrai), les politiques internes et externes inefficaces de tes dirigeants actuels et précédents, tous partis confondus (vrai); autant de raisons qui peuvent en effet expliquer cela.

Les ratés d’hier
Pourtant, je crois que la situation d’aujourd’hui est aussi née des actes d’hier à plus grande échelle en termes de responsables sur la scène géopolitique. Comment ne pas penser à l’invasion de l’Irak ? Comment ne pas penser à l’illusion des pays occidentaux de pouvoir transposer – ou d’imposer – leurs propres notions de la démocratie ? Comment ne pas penser aux promesses de lendemains qui chantent dans les pays du printemps arabe, restées pour la plupart lettres mortes ? Comment ne pas penser au lucratif marché des ventes d’armes qui ont enrichi et qui continuent d’enrichir ces mêmes pays occidentaux qui font la morale (la France a cette désolante 2e place au palmarès des plus grands vendeurs d’armes au monde) ? Comment ne pas penser à ce capitalisme mondial ravageur, déclencheur de crimes contre l’humanité (oui, oui, j’assume), tant tout n’est désormais que valeur marchande ? Comment ne pas penser aux tragédies humaines qui se déroulent sous nos yeux notamment en Syrie ou en République démocratique du Congo ? Comment ne pas penser à ces milliers de migrants qui fuient l’horreur au péril de leur vie; une vie qui vaut bien peu pour les passeurs. Pitoyable ce que des humains sont capables de faire subir à d’autres humains… Le monde va mal – et pas seulement en France – et ce n’est pas parce qu’on se trouve dans un endroit relativement épargné, comme c’est le cas au Canada, qu’on ne doit pas se désoler. Pour ma part, c’est une tristesse qui m’étreint un peu plus chaque jour.

Pour revenir à toi, douce France, tu incarnais – et incarnes toujours – une ouverture aux autres. Chez toi vivent les plus importantes communautés musulmane et juive d’Europe. Tu peux en être fière en cette période de rejet – et même de haine – de l’autre. De ce fait, en cette période troublée hors de tes frontières, ta laïcité pure et dure à la française fait de toi l’ennemi à abattre. Pour preuve, les fous enragés qui te frappent fort frappent tout le monde, sans distinction aucune: juifs, musulmans, hommes, femmes, enfants, vieux, jeunes. Aucune considération de religion ou autre idéologie ne peut justifier une telle folie meurtrière.

Une guerre avant tout économique
À croire bon nombre de Français, tu es à fuir comme la peste tant ta situation sociale et économique est catastrophique. Faut dire qu’en France, on aime bien tomber dans le drama et employer les grands mots. Pourtant la crise économique se vit aussi ailleurs. Faut dire que notre quotidien semble se limiter à sa courbe. Les principaux joueurs des marchés se livrent une guerre pour grappiller ou conserver des parts de marché. Les médias sont toujours plus alarmants quant à la situation : chutes des prix du pétrole, capitalisations boursières, risques des taux de change, inflations des coûts d’exploitation, boni faramineux, conflits d’intérêt, abus de pouvoir, dégraissements des masses salariales et augmentation en conséquence des cours des actions, passe-droits, escroqueries, déclins des budgets de l’éducation et de la culture, surconsommation et endettement endémique, etc. Et j’en passe.

Même le Québec – et particulièrement Montréal qui semble être l’eldorado pour de nombreux Français – est touché. Si le taux de chômage n’est pas très élevé, il faut tout de même savoir que la pauvreté est quand même grandissante à Montréal. De plus en plus de personnes doivent avoir deux emplois pour joindre les deux bouts; aussi sont non considérés comme chômeurs les chercheurs d'emploi de longue date, les travailleurs autonomes au statut précaire de plus en plus nombreux, beaucoup par choix, d’autres parce qu’ils ne parviennent pas à trouver un emploi dans un marché de l’emploi extrêmement petit ou même saturé dans certains domaines d’activité.

Et la tendresse, bordel !
Tout ça pour dire, « douce France », que je te souhaite de revenir à une certaine douceur, toi dont le mélange d’intelligence, du sens de l’absurde et du cynisme et de l’amour du bon et du beau ne se retrouve nulle part ailleurs. Certaines de tes qualités font ton charme naturel, d’autres tapent sur les nerfs. Ton petit côté prétentieux n’est pas apprécié de tout le monde. Mais bon, vaut mieux avoir la prétention de ses opinions – aussi tranchées soient-elles – qu’une absence totale de celles-ci.

Aujourd’hui, il est temps que nous soyons indignés par forcément à coups de démonstrations publiques mais individuellement. On ne peut plus parler de la situation économique en Europe, aux États-Unis ou au Brésil. C’est le modèle économique mondial dans son ensemble qui ne fonctionne plus tel qu'il est et qui est à réinventer. Non plus uniquement en termes de territoires ou de situations économiques (comme cette Europe qui n’est plus qu’une simple zone euro) mais en termes de développement global et social. Je rêve au retour d’une certaine tendresse dans le poids de nos mots. Je rêve en couleurs ? Peut-être… De toute façon, la planète vit déjà à crédit.

03 août 2016

Des nouvelles de la génération X ?

Avez-vous déjà remarqué que les générations d’après-guerre, au-delà de la lettre qui les caractérise, portent toutes un nom: les baby-boomers, les millenials (les Y), la génération alpha (Z). Des noms somme toute assez cool. En ce qui concerne la génération X, on parle plutôt de la génération « crise », « carpette », « sandwich ». Bonjour la déprime. En fait, la déprime date déjà d'il y a longtemps alors que nous reprenions à tue-tête les paroles de la chanson Désenchantée de Mylène Farmer. Nous n’avions pas vingt ans. Est-ce pour cela que cette génération fait rarement les manchettes des médias traditionnels ou d'affaires ?

Première génération confrontée au chômage de masse en pleine crise économique au début des années 80, coincée entre la génération des baby-boomers et celle des Y qui la bouscule, les X n'ont jamais ménagé leurs efforts pour se faire une petite place et être reconnus à leur juste valeur. Et elle s’est pas mal essoufflée. Faut dire qu’on lui en a fait des promesses à cette génération X. On lui promettait la relève de la génération de baby-boomers qui n'en finissent pas de ne pas partir à la retraite. En attendant, un nombre grandissant de travailleurs  décrochent, désillusionnés et… trop souvent malades.

Pas certaine qu’ils auront l’énergie ni, surtout, l’envie de prendre le relais de leurs aînés. Surtout dans les environnements de travail au sein d'entreprises et d'organisations encore calquées sur le vieux modèle de la hiérarchie verticale : un chef au sommet de la pyramide, des tâches et des fonctions bien établies, de lourds processus décisionnels, des systèmes vieillots pour faire circuler l’information, des communications tronquées, etc. Pour avoir de l’expérience professionnelle sur les deux continents, je peux affirmer que si la hiérarchie est maladivement patriarcale en France, celle au Québec repose sur une soi-disant absence de hiérarchie pour mieux faire passer certaines pilules… Disons qu’un juste milieu serait parfait.

En fait, je pense que le monde du travail dans les entreprises ici ou ailleurs est en grande transition. Or, les transitions sont souvent des moments de crise et de heurts pour faire arriver le changement, et elles marquent une frontière entre ceux qui ont connu et ceux qui vont connaître. Déjà, vous aurez certainement remarqué comme moi une volonté de quelques entreprises à transformer leur espace de travail (physique et organisationnel) en un lieu d’épanouissement… surtout pour attirer et motiver les employés issus de la génération Y qui, eux, revendiquent avec raison le droit de travailler dans le plaisir et la bonne humeur. Non, non, je ne suis pas frustrée…

Faut dire que ce sont de véritables ENTREPRENEURS dans l’âme (des entrepreneurs tripatifs, même !), ces petits jeunes. Des entrepreneurs bien de leur temps, calés en toutes sortes de nouvelles technologies, promesses d'un monde moderne, efficace, productif. Vous avez plus de 45 ans ? «Désolé, nos subventions à l’entrepreneuriat sont attribuées aux 18 à 35…». Allez, tasse-toi, matante...

Déjà, en 1998 (!), dans son formidable livre La Cité des Intelligences, l’auteure Sylvie Gendreau proposait des modes d’organisation du travail avant-gardistes basés sur un leadership démocratique qui permettrait aux hommes et aux femmes de mettre en commun leur imaginaire et leur intelligence pour concrétiser un objectif commun. On est en 2016, on en parle encore. Certaines entreprises – trop peu - y sont parvenues. Bien sûr, on vante sans cesse l’innovation, l'intelligence collective, la mise en place de «laboratoires de créativité». Et c’est fort inspirant pour l'avenir, tous ces concepts. En attendant, la majeure partie des employés continuent à effectuer leurs tâches comme des robots, en se questionnant sur le sens de tout ça. Voilà le grand mot : le SENS. Combien sommes-nous à avoir cette désagréable impression de tourner en rond et cette urgence à retrouver un sens ? Un jour, on se lève, on jette un regard en arrière sur le travail accompli jusqu’à aujourd’hui et on se dit : « Mon dieu, s’il faut continuer comme ça, ça risque d’être long ».

Pour ma part, ça m’est arrivé : ce qu’on appelle « frapper un mur ». Ça fait plus ou moins mal selon l’épaisseur du mur… J'ai battu en retraite - non pas à la retraite - pour me poser, pour arrêter le mouvement alors que j'avais tant besoin de celui-ci. Alors ont déboulé des tas de questions existentielles : comment en suis-je arrivée là ? Où me suis-je trompée ? Suis-je en train de passer à côté de ma vie ? Est-il trop tard ?
J'ai pleuré, j'ai ruminé, j'ai douté, j’ai sombré. J'ai trouvé des responsables, souvent les autres. Pas facile de démêler ces noeuds qui avaient affaibli mon cerveau et endolori mon corps tout entier. Certains me diront que c'est une preuve de force et de courage que de savoir s'arrêter pour se remettre en question. 

Il paraît que je suis en mue. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Christophe Fauré, psychiatre : « Vers 40-50 ans, nous sommes tous en mue », une transition plus communément connue sous l'expression « la crise de la quarantaine ». Je suis rassurée. Il semble donc que je ne sois pas la seule. Et l'autre bonne nouvelle est que ce monsieur ajoute aussi, je cite, « que ce temps charnière de l'existence n'annonce pas un déclin, mais l'occasion de nous épanouir ». L'avenir, c'est donc aujourd'hui !



10 juin 2015

Le Québec recrute en France : la promesse d'un emploi est-elle suffisante pour décider d'émigrer ?

À une époque, pas si lointaine, le Québec encourageait l’immigration, principalement francophone, dans l’objectif d’assurer avant tout la pérennité de sa langue et de son identité culturelle. Bref, de son droit d’exister en tant que nation francophone accotée à un vaste écosystème anglophone. Aujourd’hui, j’imagine que la survie de la langue française prime toujours mais, que voulez-vous, à notre époque où tout n’est plus que valeur marchande, l’immigration économique semble prendre le dessus. Certes, le Québec connaît une pénurie de main d’œuvre spécialisée notamment dans les secteurs manufacturier, des technologies de l’information ou encore de l’aérospatiale. 

Plusieurs entreprises québécoises n’hésitent pas à partir à la recherche des perles rares introuvables ici, semble-t-il. Encore dernièrement, seize entreprises du Grand Montréal ont pris part à la 12e édition des Journées Québec, qui s’est déroulée du 30 au 31 mai 2015 à Paris. Ces talents internationaux représentent sans aucun doute une manne pour la croissance du Québec et notamment de Montréal. Toutefois, outre la promesse d’un emploi bien rémunéré, je me demande ce que l’on dit d’autre à ces candidats prêts à tout laisser pour déserter le « marasme européen » où tout semble sans issue.

Parce que je n’y vis plus depuis longtemps, je ne peux présumer de la réalité si catastrophique que l’on dépeint en France. En revanche, puisque je vis à Montréal depuis vingt ans, je me permettrai d’émettre certaines réserves si, à ces futurs candidats à l’immigration, on a vanté comme à l’habitude la super qualité de vie à Montréal. Car les choses ont malheureusement changé. Même si la métropole offre en effet de nombreux avantages, son déclin économique ces dernières années entraîne son lot de fissures dans son beau portrait. Mais ça, on ne le dit peut-être pas sur place, une fois là-bas à Paris…

Si immigrer au Québec est le rêve de beaucoup de Français ayant (ou pas) déjà foulé la « terre promise », y faire sa place n’est pas forcément chose facile et cela peut même prendre pas mal de temps et de galères malgré l’accueil toujours chaleureux des Québécois. La décision d’immigrer de façon volontaire repose sur une réflexion dûment murie, d’autant plus si on fait le grand saut en couple ou en famille, en toute connaissance des efforts à accomplir et des nombreuses étapes qui devront être franchies. Il y a bien entendu plusieurs types d’immigration : celle dans le vide où tout est à reconstruire, celle temporaire pour poursuivre des études ou vivre une expérience à l’étranger (comme les programmes vacances-travail d’une durée d’un an ou deux qui séduisent tant de jeunes Français de 18 à 35 ans ; c’est pour cela qu’il y en a autant dans les rues et les boutiques du Plateau Mont-Royal !) ou encore celle pour raisons professionnelles ou des possibilités d’investissement. Bref, autant de variantes qui n’engagent pas la même énergie ni la même persévérance dans le processus d’intégration. Pour la première variante, on est conscients du temps que ça peut prendre et des quelques sacrifices à faire au passage. Pour les autres, rester quelques années est déjà en soi un super accomplissement. L’idéal, quand on y pense bien, c’est de débarquer avec un job en poche (et ta carte de résident permanent) pour pouvoir entamer ta nouvelle vie dans ton pays sans trop d’écueils.

Pour revenir à tous ces heureux élus qu’on est allés recruter sur place et qui vont bientôt débarquer à Dorval, j’aimerais pouvoir leur dire qu’ils vont vivre dans la « plus meilleure ville créative au monde ». Et que, rien que pour ça, ils font partie des grands chanceux. Car, un job, aussi intéressant et bien payé soit-il, reste un job. Une entreprise, aussi innovante et performante soit-elle, reste une entité avec sa hiérarchie, ses procédures et processus, ses forces et ses faiblesses. En France comme au Québec. C'est la ville où l'on vit et travaille qui compte.

Malheureusement, Montréal a perdu quelques-unes de ses lettres de noblesse et ne fait pas vraiment rire ces derniers temps. Elle est même aussi morose que ces journées grises et plombées de notre printemps. Bien sûr, son nightlife attire toujours autant une faune jeune, branchée et festive ; bien sûr, ses hyper nombreux festivals d’été font le bonheur de tous et chacun, notamment les nombreux touristes auxquels on arrête pas de faire les yeux doux. Bien sûr, celui ou celle qui débarque en ville ne peut que trouver Montréal super cool, d’autant plus qu’elle regorge de bars, de bars et de bars aussi concepts les uns les autres. Mais quand l’été laisse sa place et que la visite s’en va, bonjour la déprime… Le citoyen vit sa routine dans une ville figée dans ses lourdeurs administratives, ses chicanes de clochers et… son hiver qui peut être long, surtout si on n’a pas les moyens de partir une semaine dans le Sud. À force d’emprunter ses routes et ses trottoirs rafistolés ou son réseau de transport en commun vieillot, le nouvel arrivant aura vite commencé à remarquer que Montréal, derrière sa couche de bonne humeur, est pas mal bancale et rafistolée. Il comprendra qu’il ne faut pas trop rêver quant aux super projets d’infrastructures qu’on nous annonce à l’occasion. Le Montréalais a appris qu’il vaut mieux voir avant de croire… La ville présente aussi des maux plus profonds comme une pauvreté endémique visible ou dissimulée, un nombre de plus en plus grand d’emplois sous-payés, atypiques ou précaires, des cas graves de maladie mentale à ciel ouvert, etc.

Tout ça finalement pour dire qu’il est certes important de pouvoir compter sur des talents d’ailleurs pour contribuer à la croissance économique du Québec (quoiqu’il semble y en avoir pourtant déjà sur place, assis trop souvent au volant de certains taxis …). Mais il est tout aussi important de pouvoir les motiver et les retenir, tous ces talents. Sinon, Montréal va réellement devenir une simple ville de passage ou à fuir, comme cela semble déjà être un peu le cas, si j’en juge de nombreux commentaires et cas concrets autour de moi.

10 février 2015

Le Plateau se meurt et personne ne devrait s'en réjouir

Qu’on aime donc les taquiner ou même les détester, cette fameuse république du Plateau et ses bourgeois-artistes-bohèmes-Français-rues impraticables-pas de places de stationnement. Pendant que plusieurs commerces du quartier ferment leurs portes depuis ces dernières années, on aime ainsi répéter ad nauseam que la situation est la faute de son maire Ferrandez et de ses lubies de changer les sens de la circulation qui ont découragé plus d’un visiteur à faire ses emplettes sur le Plateau. Certes, ça n’a certainement pas aidé. Mais il y a bien d’autres choses, comme la concurrence des mégacentres en banlieue, la congestion routière sur les ponts, la baisse du pouvoir d’achat des citoyens combinée à des hausses de prix des biens de consommation. Et puis il y a ces éternels travaux de voierie qui ont fait beaucoup de tort sur Saint-Laurent et qui vont vraisemblablement achever Saint-Denis. Le « boutte du boutte » comme on dit au Québec… Blague à part, le mois dernier, c’est mon ami Lambert et son frère André qui ont servi leurs derniers clients dans leur boutique Couleurs sur Saint-Denis justement, après 16 ans de bons et loyaux services. Une fermeture lourde de sens et d'émotion. Car derrière la façade de chaque boutique, il y a un ou plusieurs êtres humains qui consacrent beaucoup de temps et d'énergie. Aussi, si vous avez l’occasion d’emprunter les rues du quartier, vous ne pourrez manquer les annonces d’appartements à vendre qui poussent comme des champignons ces temps-ci. Preuve que le quartier, que plusieurs décident de déserter, vit des moments difficiles. À moins qu’il ne se transforme tout simplement, comme le pensent les optimistes.

Pour ma part, je pense que le mal dépasse les frontières du Plateau, et est symptomatique du déclin généralisé de Montréal, autrefois si forte de belles promesses. Et on devrait tous s’en inquiéter. Croyez bien que ce que j’écris là m’attriste énormément alors que c’est ma ville d’adoption depuis 20 ans déjà. Toutefois, j’ai l’occasion de parcourir régulièrement ses rues à pied ou en bus et je peux affirmer que Montréal va mal depuis au moins cinq ans. Ces vitrines placardées que l’on peut voir en grand nombre sur le boulevard Saint-Laurent ou sur la rue Prince-Arthur (entre le boulevard et le carré Saint-Louis notamment) qui a véritablement perdu son âme, elles se retrouvent aussi dans d’autres endroits comme sur la Plaza Saint-Hubert, sur la rue Sainte-Catherine ou encore dans certains centres commerciaux du centre-ville.

Montréal va mal car depuis trop longtemps, on s’est pété les bretelles en se rappelant combien elle était unique et cool (ce qui est vrai), et ses élus consécutifs se sont bornés à ne travailler qu’en surface. Quelle est la signature ou la marque de commerce de Montréal ? Notre ville est-elle si incontournable que ça sur la scène internationale, et ce au-delà de sa super nightlife, de sa notoriété comme «mecque du sexe » ou du dernier sondage de The Economist ? Comment la créativité, cette caractéristique de Montréal devenue un mot marketing fourre-tout se matérialise-t-elle dans le quotidien des Montréalais ?

Je ne sais pas si vous serez d’accord avec moi mais notre ville, je l’ai toujours comparée à une adolescente un peu gauche et rebelle. Sauf que cette ado, on ne l’a jamais encouragée, guidée ou même remise à sa place de temps en temps. Elle a grandi un peu croche sans trop savoir qui elle est vraiment et ce qu’elle veut devenir.

Elle n’a pas été beaucoup dorlotée non plus. Ou en tout cas, elle n’a pas reçu toutes les attentions qu’elle méritait. À part quelques rafistolages ici et là, et quelques nouveautés ultra-médiatisées comme le nouveau quartier des spectacles ou les nombreux immeubles de luxueux condos au centre-ville, Montréal vit au rythme de l’ouverture et de la fermeture de concepts de bars-restaurants-cafés-salons de thé. Pouvez-vous citer au moins un grand changement qui a bonifié véritablement la qualité de vie des Montréalais ou qui a transformé le visage d’une rue ou même d’un quartier ? Oui oui, il y a bien eu Griffintown ou encore la prise du pouvoir suprême des Hipsters aux commandes de boutiques branchées du Mile-End. Mais encore ? Parlant d'infrastructures, le réseau du métro n’a pas beaucoup évolué et certaines de ses stations sont devenues pas mal décrépies depuis le temps (quand vous attendrez sur un quai de la station Berri-Uqam, levez les yeux au plafond pour voir). La rue Sainte-Catherine quant à elle – pourtant réputée comme l’artère commerciale la plus achalandée au Canada – n’a pas été revampée depuis belle lurette même s’il on en parle depuis belle lurette (selon les épisodes du développement du transport collectif ou du système léger sur rail du Pont Champlain, ça devrait prendre des années d’études pour voir ne serait-ce que les prémices d’une décision d’un début de projet). Autre exemple : croyez-vous que l’on attend qu’un malheureux incident survienne à l’îlot voyageur abandonné – comme par exemple l’effondrement d’un de ses étages éventrés en raison de l’usure due aux intempéries – pour faire enfin quelque chose de cette affreuseté urbaine ? Le réseau d’aqueducs, quant à lui, pète à divers endroits de la ville. Et on répare et on colmate.

Il est certain qu’on n’a pas les mêmes moyens que dans les années 1970 pour voir en grand et pour rêver. Quoique, peut-être qu’on gérait mieux l’argent à cette époque-là. Mais on savait surtout se foutre des conventions et on osait. Avant la semaine des quatre jeudis, j’espère ainsi voir un homme, une femme ou bien une équipe – une sorte de messie quoi –  véritablement désireux de faire tomber les silos (pas les vrais, ceux de pouvoirs, de territoires et d’expertises), de débarquer ceux et celles qui préfèrent tourner en rond et de fouetter les troupes pour mettre enfin en oeuvre de grands projets. Car pour être de statut international, il faut prendre des moyens de niveau international. Quitte à puiser dans la cagnotte prévue pour la tenue d'événements nostalgiques comme les célébrations du 375e anniversaire, les sommets en tous genres qui réunissent le gratin politique d'ici ou d'ailleurs, ou encore la visite d'un Pape, que j’espère très hypothétique, dans une ville qui prône pourtant haut et fort la laïcité…

18 décembre 2014

Les nouveaux visages de la pauvreté, c'est le leur, le sien... et le mien

Ou c’était le mien devrais-je préciser car, il y a un mois, mon horizon s’est enfin dégagé avec l’obtention d’un nouveau travail... et ce après un an et demi de recherches et de déceptions. Dix-huit longs mois pendant lesquels j’ai eu le temps de dégringoler les étages d’une certaine stabilité financière pour me retrouver dans le sous-sol bien sombre de la grande précarité. Qu’est-il arrivé ? Un accident de parcours qui s’est manifesté sous la forme d’un épuisement professionnel, une perte d’emploi, le grignotage jusqu’au dernier cent de mes minces économies, et voilà. Moi, professionnelle d’expérience du domaine des communications et du marketing, j’ai ainsi rejoint les rangs de milliers de personnes qui vivent en marge d’une société qui carbure au fric. Quand l’argent ne rentre plus, vous n’existez plus, et vous vivez avec un hamster qui tourne continuellement dans votre tête : comment vous allez payer votre loyer, vos factures, vos biens essentiels, les sorties de votre ado, etc. ? L’insécurité financière vous mine la tête et le corps, tant vous devenez crispés d’inquiétude et de tristesse.

Pendant ces longs mois, je n’ai cessé de penser à ce voyant que j’avais consulté en 2011 et qui m’avait annoncé que j’allais traverser une période pénible de chômage et même une petite visite à l’assistance sociale. Je me souviens encore très bien de m’être dit en mon for intérieur « moi BS ? Mais il est fou ! Si ça arrive, ç’est que tout est fini. » Et pourtant, ce foutu jour est arrivé il y a quelques mois où il a bien fallu que je franchisse les portes d’un bureau de l’assistance sociale pour demander cette aide de dernier recours comme on l’appelle. Bonjour détresse, bonjour tristesse. Croyez-moi, il faut passer par là pour saisir toute l’humilité dont les personnes démunies doivent faire preuve pour « quêter » ainsi, tout comme ce doit être le cas quand elles reçoivent un bol de soupe ou un panier de nourriture des mains d’une autre personne. Vous avez vraiment l’impression d’être une merde. Pensez-y bien avant de dénigrer les BS car je peux vous dire que l’on n’a plus les BS qu’on avait. Si vous aviez croisé dans la rue les personnes qui étaient comme moi dans les bureaux de l’assistance sociale, jamais vous n’auriez pu imaginer qu’elles recevaient des prestations de l'assistance sociale. Jamais. Si l’on s’était croisé, jamais vous n’auriez cru que j'en recevais moi aussi. Jamais vous n’auriez pu imaginer que mon frigo était régulièrement vide, que je fréquentais régulièrement le rayon d’alimentation de Dollarama ou qu’il m’arrivait souvent de ne pouvoir payer ne serait-ce qu’une boîte d’œufs ou un pain. On est nombreux à porter un masque, que voulez-vous. Comme quoi, il ne faut pas se fier aux apparences ni même porter de jugements car vous ne connaissez jamais vraiment l’histoire de la personne qui est devant vous.

On me dit souvent que j’ai une force intérieure et une grande résilience pour avoir été capable de surmonter cette période difficile toute seule (même si des amis ont fort heureusement eu la main généreuse pour me dépanner à quelques occasions). Peut-être. Si je devais apprendre des leçons de tout ceci, c’est bon c’est fait. Toutefois, la chose que je retiens, c’est qu’il n’y a rien d’acquis dans la vie, que tout est tellement fragile. Cette classe moyenne dont on parle tant mais dont on se soucie peu est une zone à risques. Le risque de tomber du mauvais côté est réel même en étant prudent et en ne vivant pas au-dessus de ses moyens. Mais je peux vous dire une chose, c’est qu’à chaque fois que ma situation était hyper désespérée, il y a toujours eu un « miracle », comme cette fois où il me restait 7 dollars pour vivre pendant une semaine et qu’un remboursement de taxes a été viré justement à ce moment-là sur mon compte ! Comme quoi, il y a toujours une bonne étoile quelque part pour chacun d’entre nous, vous ne pensez pas ?

Joyeuses fêtes à toutes et à tous