10 novembre 2013

Montréal ne sera jamais une grande ville

Et le Québec ne sera jamais un pays, pourrais-je même ajouter. Parce que notre ville, tout comme la province, continue de se vautrer dans ses démons, ses peurs et ses querelles de clocher. Elle préfère se réfugier dans ses acquis plutôt de que de bouger vraiment par la force de nouvelles idées. D’où ce sentiment généralisé de morosité, quand ce n’est pas carrément de désenchantement collectif. Est-ce que cela peut expliquer le faible taux de participation – encore une fois – aux dernières élections municipales. Faut-il en être surpris ? Vous attendiez-vous vraiment à ce renouveau historique qu’on nous annonçait ? Bien sûr que non, et rien ne sert de jeter la pierre à qui que ce soit.

Car autant les candidats et leurs coéquipiers que chacun d’entre nous est responsable du sentiment de déclin qui plane sur Montréal. D’abord, durant une campagne ridicule, les candidats et leurs équipes ont travaillé fort uniquement pour leur image personnelle, pour leur victoire comme finalité, et pour la préservation des pouvoirs de leur arrondissement respectif. Quant à nous, citoyens, posons-nous la question suivante : qu’est-ce qu’être Montréalais(e) aujourd’hui ? Plus grand-chose tant les divisions entre les banlieues et la ville centre, et même entre les différents arrondissements de celle-ci transparaît dans des commentaires au quotidien ou dans nos médias. Isaac Newton disait fort justement « Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts ». Toute proposition des uns, aussi naïve ou provocatrice soit-elle, est automatiquement l’objet de railleries des autres. Le commencement d’un début de discussion constructive meurt ainsi aussi vite qu’elle est soulevée. On met rapidement les gens dans des cases et on se nourrit de certitudes. J’ai l’impression que les silos dans notre société n’ont jamais été aussi nombreux. Alors comment peut-on penser sauver Montréal de son déclin si l’unité rassembleuse n’est pas à la base ?

Il y a quelques jours, j’ai été interpellée par un titre dans le journal Métro. Intitulé « Chers candidats, un peu de poésie ! », on y lisait une entrevue avec monsieur Giovanni De Paoli, doyen de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. « La prochaine administration montréalaise devra faire ses devoirs et ramener l’humain au cœur de son design urbain avant de lancer de grands chantiers. » croit-il. Mais l’humain, lui, où en est-il ?

Dans une édition du magazine Nouveau Projet du printemps dernier, dans un article de Ianik Marcil, j’avais lu ceci : « Notre cul-de-sac actuel ne s’illustre pas tant par les écarts grandissants de richesse – qui sont réels et documentés – que par l’étiolement constant de notre capacité à améliorer notre sort. ». Notre sort (confort) individuel surtout. Vouloir toujours mieux, toujours plus. Et si c’était ça le plus gros problème ?

Récemment, j’ai croisé une ancienne connaissance et je lui ai demandé des nouvelles de ses enfants, dont au sujet de son aîné qui devait être, selon mes calculs rapides, au Cégep ou même à l’université. « Il a décidé de tout abandonner et a changé complètement de voie. Il suit à présent des études en sommellerie à l’ITHQ ». Et vous savez quoi ? En mon for intérieur, je me suis dit « T’as bien fait, mon vieux » et je l’ai même un peu envié d’être à cette étape de la vie où on peut encore reculer pour mieux avancer. Quoique dans nos sociétés où seule règne la performance, et où l’accès à l’université semble être l’unique gage de succès dans la vie, de tels choix ne doivent pas toujours être encouragés… Il semble que plus ça va et plus nous formons un futur monde de bureaucrates, d’actuaires ou de comptables. Je dirais même que l’on a déjà un pied dedans.

Ce jeune homme n’est pas le seul. Autour de moi, j’entends de plus en plus d’histoires de personnes – peu importe l’âge - qui frappent un mur, peut-être le même. Celui qui vous sonne bien fort et qui vous cloue sur place. Parce qu’alors, plus rien n’a de sens. Je l’ai moi-même frappé il y a un an. J’avais l’impression d’être une simple figurante dans un film dont je ne comprenais plus rien. J’ai tout lâché et je cherche depuis à recomposer une vie plus en lien avec mes valeurs, ma personnalité et mes aspirations. Bien sûr, mes nouvelles « liberté » et « sobriété », je les paie très cher dans une société qui carbure à la réussite matérielle. Mais cela me donne une impression réelle de me rendre pas à pas vers la réflexion, la résistance et l’action personnelle. Car je suis de plus en plus convaincue que, au-delà du modèle classique dans lequel le développement collectif passe uniquement par l’État, nous pouvons changer les choses par des actions individuelles. Si, en tant qu’individus, nous acceptons d’envisager une nouvelle perspective et donc de sortir de notre routine et de notre tendance à la surconsommation.

Nous devons nous réapproprier notre ville en changeant notre perception et, surtout, en changeant notre vocabulaire souvent négatif. Bref, reprendre les rênes de notre ville en main en décidant de vivre avec elle, et non pas dans elle. Le concept staycation, terme né aux Etats-Unis en 2008, contraction de « stay » (rester) et de « vacation » (vacances) propose aux citadins d’explorer leur ville comme des étrangers, pour que la flânerie et la curiosité aiguisent leurs sens et les éloignent d’une insensibilité aux autres et à leur décor quotidien. « Il (le citadin) ne se représente plus sa ville comme un périmètre avec des impératifs, mais comme le terrain d’une expérience sensorielle » note le philosophe de la ville, Philippe Simay.

Ça serait déjà un bon début. Ça vous tente d’essayer ?