11 novembre 2014

Se pourrait-il que nos hommes soient malades... de détresse ?

Le raz de marée de témoignages de femmes agressées sexuellement qui a suivi la mise en lumière des agressions perpétrées par Jian Ghomeshi, m’a profondément attristée, abasourdie et perturbée. Comment se fait-il que, dans un Québec (et un Canada) qui aspirent tant à l’égalité des hommes et des femmes, il y ait une telle proportion de femmes qui ont vécu l’inimaginable et qui plus est, dans de nombreux cas par des proches ?

Dans son article Cher Foglia, vous n'avez rien compris, Louise Gendron du magazine Châtelaine écrit « Tous les hommes ne sont pas des violeurs. Mais toutes les femmes, ou presque, ont peur. Pas besoin qu’il y ait 40 000 lions dans la savane pour changer le comportement de la gazelle (...). Les femmes ont l’inconscient d’une biche. Une peur chevillée si profondément qu’elles sont incapables d’imaginer la vie sans elle. La peur comme un sabot de Denver. ». Aussi, elle explique qu’après un sondage rapide au sein de l’équipe de Châtelaine, il s’avère que pas moins de 19 femmes cumulent 6 agressions sexuelles et 63 ont vécu des incidents désagréables, soit dans des circonstances où l’on se dit « là, je suis dans la merde, ça risque de dégénérer. ». Dans certaines commentaires lus ici et là, j’ai pu aussi relever ceci : « toutes les femmes ont la peur de marcher librement dans la rue ».

Et là, je suis obligée de dire que je n’embarque pas dans ce genre de rhétorique trop empreint d’émotivité selon moi. Ici, au Québec (on n’est pas en Inde ni dans certains pays du Maghreb), ce n’est pas vrai que j’ai peur de marcher librement dans la rue. Et si je faisais un sondage autour de moi, je ne pense pas qu’il y ait tant d’amies que ça qui traînent la peur comme un sabot de Denver pour reprendre les termes de madame Gendron. Il est vrai que je ne suis pas un canon… Blague à part, je ne pense jamais à la menace d’une agression sexuelle à moins bien sûr de traverser le parc Lafontaine ou d’emprunter une ruelle seule à 2 h du matin. Certes, j’ai transmis à ma fille adolescente des notions élémentaires de prudence et surtout de respect de soi et, en tant que mère, je prie pour que rien ni personne ne la mette en danger. Toutefois, jamais ô grand jamais je ne lui ai transmis la peur de l’autre, quel qu’il soit.

En revanche, je vais avancer quelque chose ici qui risque de faire hérisser le poil de nombreuses personnes, surtout des femmes, qui vont peut-être penser que je prends la défense des hommes.  Ce qui n’est pas mon propos puisqu’ici. J'essaie juste de comprendre pourquoi, au sein d'une aussi petite population (en termes de nombre de personnes), il y ait autant de violence. Ainsi, mon questionnement est le suivant ; se pourrait-il qu’un bon nombre de nos hommes soient malades… de détresse et de blessures passées ?

Faut-il rappeler que les hommes se suicident trois fois plus que les femmes ? Faut-il rappeler qu’il y a seulement 20 ans, le taux de suicide des adolescents québécois était l'un des pires au monde (source : Le Québec n'a plus le pire taux de suicide au pays) ? Si on devait comparer le nombre d’organismes de soutien pour femmes et ceux pour hommes, je suis pas certaine qu'il y a un fort déséquilibre. Alors, qu'est-ce qu'ils deviennent tous ces hommes tourmentés mais non soutenus ?

Il y a aussi le nombre de signalements d’enfants maltraités en hausse en 2013. Pour son dixième bilan annuel, la Direction de la protection jeunesse s'inquiétait ainsi de la hausse du nombre de signalements d'enfants maltraités avec des augmentations de 12,3 % à Québec, et de 8,4 % pour la région de Chaudière-Appalaches. Pour l’ensemble du Québec, 80 540 signalements avaient été traités par la Direction de la protection jeunesse (DPJ), soit une augmentation de 4 % par rapport à l'année précédente. Dans un rapport de l’Institut de la statistique du Québec intitulé la violence familiale dans la vie des enfants du Québec, 2012, on pouvait lire aussi que dans l’ensemble, les garçons sont proportionnellement plus nombreux que les filles à vivre une forme ou l’autre de violence familiale (agression psychologique répétée, violence physique mineure ou sévère). Dites-moi, tous ces enfants ne risquent-ils pas d’être un jour ou l’autre dépressifs, alcooliques, toxicomanes ou d’avoir des troubles de la personnalité ou des comportements suicidaires ?

Sous ses airs bon enfant, il me semble que la société québécoise cache une âme torturée à différents niveaux dont celui des relations entre les hommes et les femmes. Pouvez-vous me citer là tout de suite, un super beau film d’amour québécois, sensuel et romantique (sans humour ni tourmente), créé au cours des vingt dernières années ? Moi non. Avez-vous aussi remarqué que la plupart de nos séries télévisées ou webséries racontent la dynamique bancale entre les deux genres ? Les filles d’un côté, les hommes de l’autre ou si les deux se rejoignent, c’est toujours assez bancal ou jamais gagné d’avance…

Je ne veux pas minimiser la tragédie que représente l’accumulation des témoignages de toutes ces femmes courageuses, mais je crois réellement que ce serait le temps de considérer la violence faite aux femmes comme un enjeu de société dans son ensemble. Parler du respect pour les filles à nos petits gars dès leur enfance, ce serait bien, encore faut-il qu’on leur parle, à nos petits gars…

10 novembre 2014

Je l'ai suivi par amour mais notre couple n'a pas résisté au changement de pays

Blottis l’un contre l’autre la veille du grand départ, nous parlions peu. Nos bagages étaient prêts, nos papiers également. Tout comme la cage de notre chat Léo qui allait faire le grand saut également.

« Es-tu vraiment certaine ? » me disait ma petite voix, à l’aube de la concrétisation de la plus grande décision de ma vie. Comme si je prenais soudainement conscience que ma vie allait basculer. Et qu’il était impossible de faire marche arrière. Mais que ne fait-on pas par amour, n’est-ce pas ? La boule au ventre mais les yeux lourds, mon amoureux et moi nous sommes endormis dans ce lieu que nous ne reverrions pas de sitôt. Ni même nos familles et amis que nous avions pris la peine de réunir quelque mois auparavant lors de notre mariage; parfaite occasion pour un dernier au revoir à tout le monde.

Un 9 juillet, nous avons débarqué à l’aéroport de Mirabel avec nos valises, nos papiers de résidents permanents acceptés, ainsi que le certificat sanitaire international pour le chat. Nous avions réservé une chambre dans un hôtel proche du terminus voyageur pour quelques jours, le temps de trouver un appartement. Ce qui fut fait rapidement grâce à l’empathie d’un concierge pour notre petit couple qui débarquait sans travail ni l’un ni l’autre… Et l’aventure a commencé. Une belle aventure qui s’est poursuivie avec son lot de bonheurs, comme la naissance de notre fille, et de doutes. Puis le vent a commencé à tourner.

Dans un contexte où de plus en plus de Français choisissent aujourd’hui le Québec pour construire une nouvelle vie, je pense que la séparation de couples immigrants est une réalité très peu abordée. Nombre d’entre eux décident de tout quitter par écœurantite aiguë de leur propre pays, comme ce fut notre cas. Dans ces cas-là, on lâche tout et on ne regarde pas en arrière. Les attentes sont alors très grandes à force d’avoir démonisé son lieu de vie pour mieux idéaliser l’herbe plus verte sur laquelle on s’apprête à s’étendre.

Sauf que, à moins d’avoir des conditions d’expatriation sensationnelles, l’effervescence des premières années (et les efforts qui semblent naturels pour s’intégrer) laisse parfois la place aux premiers moments de nostalgie ou de mal du pays lorsqu’une routine ou des habitudes s’installent. Si les deux sont sur la même longueur d’ondes, ça va, sinon la force et la vision commune au sein du couple s’affaiblissent de façon insidieuse. L’un reste super emballé, l’autre doute. L’un pense à rentrer, l’autre vit un amour inconditionnel pour sa terre d’adoption. Dans certains cas, la séparation devient alors inévitable en raison de différences irréconciliables.

En ce qui me concerne, mon couple a commencé à battre de l'aile au bout de sept ans de vie au Québec. Un peu comme un mariage qui passe ou qui casse au bout d'autant d'années. Bien entendu, je ne mets pas l’entière responsabilité de notre séparation sur le dos de notre projet d’immigration mais ce ne fut guère facile puisqu’on a tout recommencé à zéro. Pourtant, je n’hésite pas à dire que mon ex-mari et moi avons parfaitement réussi notre intégration. Une grosse erreur, en ce qui me concerne, a été celle d’avoir coupé trop radicalement les liens avec mon pays d’origine et ma famille. Car si l’après-séparation est une période difficile dans tous les cas, immigration ou pas, elle peut s’avérer particulièrement déstabilisante sur sa terre d’adoption, surtout si l’autre refait sa vie… et pas vous. On se sent doublement abandonné.

Passer du statut d’immigrante « mariée » à celui d’immigrante « divorcée » peut être doublement difficile à assumer tant le sentiment d’échec se situe à deux niveaux. Alors que mon ex-mari a su « refaire sa vie » avec une Québécoise avec laquelle il a eu deux autres beaux enfants, j’ai longtemps eu l’impression que la mienne s’était arrêtée net. Et surtout commencé à regretter de l’avoir suivi. « Tout ça pour ça » me soufflait régulièrement ma petite voix intérieure, très mauvaise langue. Il m’a longtemps semblé être déracinée une nouvelle fois car je ne faisais plus partie d’un tout. Mon présent ne correspondait pas aux promesses du passé.

Bien sûr que ma vie ne s’est pas arrêtée, mais elle me semble encore parfois tourner au ralenti. Il me manque encore ce point d’ancrage qui vous stabilise, vous fait sentir moins seul et vous propulse vers l’avant. Car, même si cela fait vingt ans que je vis à Montréal, je ne suis pas tout à fait d’ici et je ne suis plus de là-bas. Un super job et des amis peuvent vous retenir. Pour ma part, c’est l’amour qui me manque toujours le plus car c’est quand même la seule chose qui rend vraiment vivant, non ? Or, cet amour ne s’est pas encore présenté pour moi. Je me pose souvent ces questions : pourquoi lui et pas moi ? Qu’est-ce que j’ai fait qui n’est pas correct ? Et si j’étais restée en France, en aurait-il été autrement ? Est-ce qu’un amoureux m’attend au Québec ou ailleurs ? Mais là, c’est un autre sujet qui mériterait un nouveau billet, tant les relations hommes-femmes sont devenues « bancales ».

« Pourquoi je ne suis pas repartie dans mon pays et près de ma famille ? » vous demandez-vous. Parce qu’il m’a toujours semblé inconcevable de me séparer de ma fille ou de la séparer de son père. Et puis, avec les années, j’ai appris à relativiser. Je me dis que toutes ces années vécues au Québec, c’est quand même un sacré bout de chemin pendant lequel j’ai progressé (même si je pense encore parfois le contraire) et me suis surtout transformée en tant que personne (je ne parle pas ici du vieillissement…).  Et puis, si j’y pense vraiment bien, tout est encore possible pour mettre le turbo !

Pour finir, je lance le mot de Cambronne aux nouveaux arrivants et leur souhaite une longue vie pleine d’amour au Québec !

02 novembre 2014

La vie d'un militaire a-t-elle plus de valeur que celle d'un simple citoyen ?

C’est une drôle de question mais elle me trotte dans la tête depuis le 1er événement qui a causé la mort d’un militaire à Saint-Jean-sur-Richelieu. Et elle ne cesse de me hanter depuis la fusillade à Ottawa qui a semé l’émoi et la mort d’un autre innocent, militaire lui aussi. Les images de ces tristes événements m’ont bien entendu touchée comme beaucoup de monde. De là à publier la photo des deux bergers allemands qui attendaient candidement le retour impossible de leur maître (cf. feu Nathan Cirillo), il n’était toutefois peut-être pas nécessaire de franchir ce pas…

Vous remarquerez que je n’ai pas utilisé les mots « attentat » et encore moins « terroriste » dans le paragraphe précédent. Car dans mon vocabulaire à moi, cela n’en était pas. La tragédie qui a eu lieu dernièrement à la gare routière de Gombe au Nigéria, en était un par exemple. Planifié, hyper organisé et destiné à faire le plus de victimes possible dans un endroit de grande affluence, une gare routière. Sans vouloir créer d’échelle de malheur, les événements de Saint-Jean-sur-Richelieu et d’Ottawa me semblent plutôt deux actes isolés de haine et de brutalité gratuite qui ont eu pour cible des représentants officiels du Canada.

Mais je ne veux pas jouer sur les mots ici en ce qui concerne les deux tragédies. Ce qui m’a plutôt choquée au plus haut point, c’est l’usage de ces mots qu’en ont fait les conservateurs sans la réserve qu’ils se devaient de respecter dans le cadre de leurs fonctions. N’y avait-il pas lieu d’attendre les premiers résultats d’une enquête avant d’avancer la présence d’un véritable réseau de djihadistes au pays ? Quel message a-t-on voulu lancer avec tout ce cérémonial autour des funérailles régimentaires de feu Nathan Cirillo en présence même du secrétaire d'État américain, John Kerry, qui s’était soudainement intéressé à ce qui se passe au nord de la frontière ? Pourquoi avoir immédiatement utilisé des termes dignes de stratégies de guerre alors que le Premier ministre Harper et son équipe savaient très bien que le peuple canadien était sans aucun doute sous le choc ?

 « Ce ne sera plus jamais pareil. Les événements de cette semaine nous rappellent tristement que le Canada n'est pas à l'abri des attaques - des types d'attaques que nous avons vues ailleurs dans le monde», a-t-on pu entendre de la bouche de monsieur Harper (de mémoire).  « Ces gestes (des auteurs des attaques) nous amèneront à augmenter notre détermination et redoubler nos efforts et ceux de nos agences de sécurité nationales à prendre toutes les mesures nécessaires pour identifier et contrer les menaces et assurer la sécurité du Canada ».

Mais, monsieur Harper, dans quel monde vivez-vous ? Il y a bien longtemps que le monde n’est plus comme avant. Des attentats, il y en a chaque jour dans plusieurs pays du monde, lesquels font de nombreuses victimes au sein des populations locales. Même si j’ai la chance de vivre au Canada, pays de paix et sécuritaire, je fais partie de ce monde en dérive, et si je suis chaque jour consciente de la chance que j’ai, je suis aussi atterrée de savoir que tant de gens vivent dans la plus grande pauvreté ou dans la peur ailleurs dans le monde. Et je sais aussi que le pays dans lequel je vis participe d’une façon ou d’une autre à certaines dérives géopolitiques. Car il est évident que les pays occidentaux, en tous cas certains de leurs joueurs, ne sont pas étrangers au bordel qui se répand dans certaines régions du monde, notamment au Moyen-Orient. La Syrie en est un bien triste exemple. L’or noir, les gros sous et la vente d’armes sont au cœur de certaines « amitiés » ou « connexions » douteuses. Avec son super ami, les États-Unis, le Canada n’y échappe pas. Et ne parlons pas des pays européens dont la France. Comme dernier exemple, beaucoup se sont ainsi demandé pour quelles raisons « officielles » Bernard-Henri Lévy s’était rendu dernièrement en Tunisie (Bernard-Henri Lévy refoulé en Tunisie).

L’État islamique est une création de ces dérives qui perdurent depuis longtemps. Successeur d’Al-Qaïda, ce groupuscule encore plus radical instrumentalise les concepts religieux de l’islam à des fins politiques. Je me demande ainsi d’où vient l’argent nécessaire pour mener à bien ses actions. Pour parvenir à ses fins, l’EI n’hésite pas à abattre ses ennemis (Les djihadistes abattent 200 membres d'une tribu sunnite). Ainsi, les plus grandes victimes ne se situent pas dans nos pays sécurisés. Et sont pour la plupart du temps, ces musulmans que l’on associe trop rapidement à l’extrémisme islamique. Comme l’a fait Adolf Hitler à une époque, ces groupes radicaux en puissance profitent d’un état de crise sociale et économique général pour faire de la propagande et enrôler, quitte à exterminer sans scrupule leurs ennemis. Alors oui, je suis inquiète. Y compris de cette radicalisation de jeunes et de moins jeunes.

Toutefois, je n’adhère pas aux propos du gouvernement conservateur. Je n’adhère pas au fait que le Canada s’associe sans hésiter à la force de frappe aérienne décrétée par les États-Unis. Si la menace que représente l’EI est bien réelle sur le terrain, il y a aussi beaucoup de gens qui sacrifient leur vie pour le combattre et qui vont être des victimes collatérales de ces frappes aériennes. Le bordel n’en sera que plus grand. Cela aurait été bien que notre pays démontre un véritable pouvoir d’influence pour penser avec ses alliés, y compris musulmans, à une solution politique. Ce qui n’empêche pas bien sûr nos services de renseignements déjà fort compétents de rester vigilants, comme ils l’avaient été avec les auteurs des derniers drames. Mais pensez-vous vraiment qu’il aurait été possible pour eux de prévenir les actes de folie de Moncton, Saint-Jean-sur-Richelieu et Ottawa ? Isolés, ils me font plutôt penser à des actes suicidaires de personnes d’abord au bout du rouleau psychologiquement avant d'être des adeptes de l'EI. Alors, s’il vous plaît, monsieur Harper, ne profitez-pas de telles situations pour jouer les gros bras avec l’Oncle Sam.